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carnet_le_dernier_repos_de_mon_pere
Le dernier repos de mon père
Septembre 1975, lac Saint-Louis, samedi 11.30.
Endimanchés, l'air triste, nous marchons sur le quai du
Royal St-Lawrence Y.C. vers les 3 bateaux: le Capitaine Némo,
La Déferlante et le Beaver; ils sont prêts pour un
petit voyage bien spécial. Personne ne parle: une dame d'un
certain âge, quelques têtes blanches, de jeunes adultes,
des enfants, quelques adolescents, des fleurs et notre peine. Nous
nous répartissons sur les trois bateaux.
Les moteurs ronronnent, je suis à la barre du Capitaine
Némo. Parmi les proches embarqués, il y a mon frère;
il a laissé son fils aîné prendre charge de
son bateau; le beau frère anglais (il en faut un par famille)
sur son cruiser. Les trois bateaux se suivent, destination la bouée
verte, AC 51, à la profondeur 29 pieds et c'est là
que ça se passera; le dernier voyage du capitaine sur sa
goélette: 40 pieds à sabler, à astiquer et
à repeindre à chaque année, des voyages sur
le fleuve, vers le lac Champlain,
Je le revois, ce " Grand-Mât " m'expliquant l'érudiment
de la voile, jouant admirablement bien son rôle de père
et de capitaine.
Le profondimètre cherche le 29 pieds de la carte ; on tourne,
revient; La Déferlante, le Beaver suivent religieusement,
on n'arrive pas à trouver, des visages s'assombrissent ,
pourtant, mon frère a tout prévu.
Ça y est, le maudit moteur fait encore des siennes, il s'étouffe
(combien d'histoires de pannes vécues me remontent à
l'esprit), le courant nous dévie de notre course
"Mouille!" Mon frère s'exécute, l'ancre
croche, le bateau fait tête et s'immobilise, on est au 29
pieds!!! Les deux autres viennent à l'épaule
tout le monde embarque sur le Capitaine Némo
on se
prépare, paroles d'usage,
La bôme de la misaine, sortie du côté bâbord,
tient une petite poulie à son extrémité; un
bout' ramené au bateau; au bout de la bôme, juste au
dessus de l'eau, un beau petit coffre de bois précieux sculpté
à l'intérieur duquel se trouvent les cendres du capitaine;
il sera immergé ici, à cet endroit, choisi par mon
frère, dans cette jolie boite qu'il a faite de ses propres
mains et dans laquelle il a pris soin de couler du plomb pour qu'elle
puisse déposer son précieux contenu dans son ultime
demeure, au fond du lac.
Quelque prières, beaucoup de larmes, chacun lance sa petite
rose, la corde est coupée, le petit coffre tombe à
l'eau
Maintenant tout se précipite: le coffre ne cale pas! C'est
la confusion totale, tout le monde s'énerve ( je me dis que
c'est sa façon de nous faire un dernier pied de nez ), ma
sur aînée veut se jeter à l'eau pour aller
chercher la boite, un vrai film italien
Enfin récupérée!
Mais quoi faire avec
cette boite? Elle ne veut pas aller au fond, l'ultime raison de
tout ce déplacement
S'il y en a pour tout prévoir
ou presque, il y en a d'autres pour penser vite: Je descends à
fond de cale, prends un poids de châssis servant de lest,
vais chercher un bout de broche et ficelle le tout avec soin.
Enfin, la petite boite disparaît vers le fond.
Mon père, Henri, maître après Dieu à
bord du Capitaine Némo, repose au fond du Saint-Laurent dans
une petite boite et y restera grâce à de la broche.
C'est alors que je comprends ce qu'il voulait dire quand il affirmait
qu'on pouvait aller très loin avec un petit bout de broche.
Louis Charbonneau
Le Roi-Soleil
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